Comment j'ai reçu un violoncelle Quintus par
la poste
Depuis que j'ai compris que la musique allait être une part importante de ma vie, les projets de "grands voyages" qui naissaient parfois au contact d'un atlas ont toujours fini par être assassinés par la réflexion que je ne pouvais pas voyager longtemps sans violoncelle. En effet, comme la pratique quotidienne d'un instrument est aussi importante pour le musicien que le régime pour le danseur (pas de bananes), je me disais qu'arrêter cette pratique pendant un an pourrait donner un résultat aussi regrettable que si mon danseur décidait de travailler pendant ce même temps comme goûteur pour les guides rouges de Michelin. D'autre part, il me semblait risqué et difficile d'emporter mon violoncelle, instrument de valeur et fragile. J'ai imaginé un porte-bagage de vélo adapté au violoncelle; j'ai pensé à un voyage sans violoncelle mais avec des violoncellistes tout au long du chemin qui me laisseraient toucher leur instrument; j'ai même pensé voyager sans violoncelle, prendre le risque physique mais en ayant enregistré au préalable tout ce que je savais jouer afin de me donner l'assurance d'une petite archive... Quand le projet du présent voyage est né, j'ai imaginé cette fois de faire fabriquer un violoncelle grossier mais très solide, dont toute casse serait réparable avec des clous et de la colle, instrument né pour souffrir et probablement destiné à cuire les brochettes lors de la fête du retour...
J'en étais là quand j'ai rencontré sur Internet la société Quintus qui fabrique des instruments à cordes en fibre de carbone. Je les ai contacté pour savoir si un tel instrument pouvais épouser mon projet: il le fallait résistant aux changements de température et d'hygrométrie, résistant aux chocs, aussi léger que possible. Les réponses de Quintus, toujours très courtoises et précises, m'ont donné envie d'essayer un de leurs instruments. Je pensais qu'un instrument en matériau synthétique sonnerait terriblement mal mais qu'au moins, de cette manière, je pourrais avoir la chance de jouer un peu tous les jours pendant le voyage. Comme Quintus aimait le projet de ce voyage, ils ont décidé de m'envoyer un violoncelle par la poste, dans une grosse caisse en carton (autant dire qu'ils font confiance à la solidité de leur matériel!). Joint à cette caisse, une lettre ainsi qu'un contrat qui me confiait ce violoncelle pour une durée indéterminée. Fou d'impatience, j'ai ouvert la caisse; l'instrument était arrivé bien accordé. En quelques secondes, j'avais compris que cet instrument, loin d'être mauvais ou seulement médiocre, pourrais me donner beaucoup de plaisir. J'ai tout de suite joué le Prelude de la Première Suite de Bach; la résonance que je pouvais obtenir des basses m'a immensément plu. Les jours suivants, j'ai testé le violoncelle noir dans mes groupes de musique de chambre en demandant à mes partenaires de la Juilliard School de me donner un avis extérieur. Ils étaient unanimes: on ne peut pas discerner à l'oreille seule que cet instrument n'est pas un violoncelle semblable à mon excellent vieux violoncelle en bois.
En emportant ce violoncelle lors de mon voyage, je peux donc non seulement garder la forme physique, mais la qualité de cet instrument m'ouvre également des perspectives inestimables en me permettant d'une part de me produire comme violoncelliste classique dans des lieux culturels "à l'occidentale" (ce qui donne à ce voyage un caractère de tournée), mais surtout, si l'envie et les occasions naissent, d'engager d'autre part un dialogue sans paroles avec les personnes rencontrées en chemin, et peut-être aussi un dialogue avec des musiciens dont j'ignore la musique et à qui Bach est étranger?
Je suis donc plein de gratitude envers la société QUINTUS , qui me permet par la beauté de cette initiative de rendre le projet si enrichissant. En échange de cette incroyable gentillesse, je leur offrirai les magnifiques photographies que Nathalie prendra du violoncelle noir, voyageant dans les plus beaux et reculés endroits de la route de la soie.