Amasra, 30 octobre
Nous avons enfin quitté la grosse ville d'Ankara, son bruit, son effervescence et sa puanteur. Amasra nous est apparue après une dernière colline comme une très jolie petite ville au bord de la Mer Noire, très sympatique. C'est la fin de saison et elle est déjà très vide. De la fenêtre de notre hôtel (le "Palace" Belvü!) nous voyons cette nouvelle mer. Le temps est un peu chahuté mais nous avons pu faire une balade sur le promontoire de la citadelle, d'où nous sommes entouré par presque 360 degrés d'eau! Cela a l'apparence des Cornouailles, de la Bretagne, mais ici on mange des Gözleme au fromage!
Sinop, 1er novembre
Quel trajet pour parvenir jusqu'ici! Presque 2 jours avec plusieurs minibus, pourtant il ne devait pas y avoir plus de 400 km depuis Amasra. Cela commençait joyeusement puisque le bus de 7h (du matin) à Amasra n'est jamais arrivé. Les gens nous ont indiqué dix horaires différents... "7h? non certainement 7h30!", "Dans 5 minutes", "à 8h20", "non, 10h", "je pense que c'est 9h30", "le grand bus passe à 10h", etc. Se moquent-ils tous de nous? Après 1h30 d'attente, nous avons décidé que le grand bus passerait à 10h30 et qu'entretemps on irait prendre un petit déjeuner! On a bien fait: nous voilà sur une jolie terrasse déserte, face au petit port rempli de barques colorées, un soleil qui ne chauffait pas vraiment et des couques lourdes comme des pierres mais délicieusement fourrées de noix, de sucre et de chocolat, avec un café turc. A 10h, on refaisait le guêt à notre arrêt de bus et incroyable, il est venu! On admire des paysages magnifiques, des routes qui zigzaguent dangereusement très haut par rapport à la mer, dans les éboulis et des minuscules villages de quelques masures, ainsi que de superbes forêts. Tout cela est très vert, on se croirait parfois en Suisse! Cette mer "noire" est très belle, et plutôt d'un bleu clair-argenté. Dans les bourgs un peu plus gros, on croise la plupart des jeunes en uniforme d'écolier: les garcons en costume-cravate et les filles en jupe plissée écossaise et chaussures laissées à l'imagination!
Le chauffeur se prend pour un pilote de formule 1 et le bus n'en finit pas de monter, de descendre, de "voler" par-dessus les trous et de prendre de la vitesse avant les tournants. Finalement, après ces heures violentes et une dernière ligne droite en montagne russe, on arrive au bled d'Inebolü vers 16h30. Malédiction! Arrêt obligatoire car il n'y a plus d'autres minibus aujourd'hui. On trouve un petit hôtel horrible (à l'odeur atroce de cigarette). Un coup de canon précède l'appel à la prière allegrissimo du muezzin (il doit avoir faim!) et le jeûne prend fin. En un clin d'oeil les rues sont désertes et les restos bondés, tout cela dans un joyeux tintamarre. On va manger une pide (=pizza) et on peut monter à l'étage ("aile salonu") réservé aux femmes et aux familles. Le lendemain matin, on attrape un minibus pour Sinop beaucoup moins confortable, on est entassé, ça pue (pas seulement le chien mouillé) et je dois tenir le cello vertical pendant 2h30. Pas de chance, il s'arrete à Turkcelli, on a du comprendre quelque chose de travers... On attend 1h le minibus suivant où une partie d'empoignades commence car il y a plus de tickets vendus que de places... On arrive à partir tant bien que mal avec 19 personnes, des sacs et des caisses. Finalement, 2h après, on arrive à Sinop... Il est 14h! On trouve un petit hôtel sympa dont on marchande le prix sans grosse difficulté. On entendra plus tard le réceptionnste se faire enguirlander par le patron car il aurait dû nous demander beaucoup plus: les touristes belges sont riches, tout le monde sait ça!
Sinop est une plus grosse ville qu'Amasra, mais pourtant charmante et très vivante. Nous nous sommes promenés sur les quais et avons pris un thé en regardant les bateaux de pêche partir en mer au crépuscule. Le spectacle est très joli: au loin, des petites montagnes qui forment plusieurs couches d'aquarelles et qui tombent dans une mer de même couleur.
Les jours suivant à Sinop ont été très agréables. Nous étions seuls dans l'hotel et la chambre malgré sa simplicite était grande et claire et avait un balcon duquel on pouvait voir la mer. J'ai pu faire une grande lessive (j'avais trouvé un vieux saut qui trainait et il s'est transformé en bac à linge) et la faire sécher sur le balcon au soleil.
Une longue ballade nous a mené vers le bout de la presqu'île de Sinop en suivant la route côtiere très calme. Un grand et chaud soleil ainsi que beaucoup de barques de pêcheurs sur une eau miroitante donnaient un aspect irréel et magique à la promenade. L'après-midi à la terasse d'un tea-room j'ai commencé à étudier un peu de farsi (=persan = iranien), qui semble un peu moins dur que le turc.
Trabzon, 4 novembre
Arrivés à l'aube à Trabzon, grande ville portuaire juste avant la Georgie, un dolmus (minibus de ville) nous a conduit au centre où on a trouvé un hôtel terriblement minable, mais calme (c'est-à-dire ce n'est pas une maison de passe comme il en pullule par ici). Dans la chambre, le systeme de douche était pourri: on a besoin d'être deux, l'un se lave accroupis (il faut tenir le pommeau de la douche en-dessous d'un mètre de hauteur pour avoir de l'eau) et l'autre debout sur un tabouret ré-enclanche les plombs qui sautent toutes les 20 secondes !
La visite de la ville est pénible: tout est fermé, disparu ou minable. Seul amusement: au marché on trouve du pain de maïs et du fromage collant en copeaux, mi-fêta mi-parmesan. On essaie au soir une balade sur les quais: peine perdue, ils ont disparu entre la nationale et le béton! Alors on se réfugie dans un café-patisserie... un peu de réconfort !
Nous avons fait une jolie expédition au monastère de Sumela, dans les montagnes au sud de Trabzon. Ce monastère semble tres impressionant vu d'en bas, accroché à la falaise comme un nid d'aigle ! A l'intérieur par contre, il est restauré avec un goût bien douteux... Sur le chemin on croise une très vieille église en ruine, magnifique avec ses vues sur les neiges éternelles!
Le dernier jour, nous avons visité l'égise-musée Aya Sophia de Trabzon qui est fort jolie (14ème siècle). Le site etait désert, excepté quelques pigeons qui répétaient un ballet compliqué dans le clocher. Pendant la guerre d'indépendance turque, elle a servi d'hôpital, ca devait etre curieux pour les blessés d'ouvrir les yeux dans un tel endroit! Puis elle a servi quelques temps de mosquée (on peut apprécier que toutes les fresques aient leurs personnages au visages grattés, effacés, tagués...). Ensuite un grand bus nous a emmené à Rize, 100 km plus a l'est sur la côte. Les 2 côtés de la route sont recouverts de constructions en béton, certaines en cours d'autres abandonnées, dans des chantiers boueux.
Grand intérêt de cette ville : son Institut de Recherche sur le Thé. Celui était fermé (Ramaddan) mais on a eu de la chance : un ingénieur "goutteur" nous a fait le grand plaisir de nous emmener au-milieu des serres et de nous donner un cours sur l'historique, le processus de fabrication et pleins de chiffres ! Un petit resto sympa dans une vieille maison ottomane magnifiquement restaurée nous a ensuite tendu les bras... On a juste eu le temps de sauter dans le dernier bus pour rejoindre ce cloaque qu'est Trabzon.
Yusufeli, 9 Novembre
Un long et beau trajet nous a conduit en pleines montagnes, a Yusufeli, petite ville perchée à 1000m dans la chaine de montagne au nord-est turc. Enfin un peu d'air, de belles couleurs automnales et quelques sommets enneigés au loin !
Le long d'une rivière nous avons trouvé une jolie petite chambre aux murs blancs et à la température de frigidaire ! Nous sommes partis directement en balade pour se dérouiller les jambes. La saison ici est finie (spécialité de la région : le rafting) et il n'y à plus qu'un seul locanta d'ouvert (petit resto avec plats préparés qui attendent sur plaques chauffantes), qui fait heureusement une cuisine réconfortante.
Matin suivant: il fait bleu, frais et ensoleillé. Temps ideal pour partir en longue promenade. Il est difficile de faire de l'approvisionnement car il n'y a même pas de pain le matin en cette période. On se rabat sur les bisquits et les fruits secs. Le but est Dortkilise et sa vieille église géorgienne du 9ème siècle. Le chemin est agréable et monte doucement entre les plantations et quelques barraques. Des vachères partagent notre route, tout le monde se salue d'un "Merhaba", c'est fort sympatique. Beaucoup de gens construisent le long de la route mais heureusement en bois et en pierre ! Sur 2 km un camion nous a pris dans sa benne, un trajet cahotique et très instable ! Le but valait l'effort: nous avons déambulé dans cette superbe église en ruine et déserte, à essayer de compðrendre les passages secrets vers le monastère, déjà en partie enfui dans la colline qui avance progressivement et inexorablement. Ces lieux vides à jamais et empreints d'histoire dégagent une grande magie, et de nombreux fantomes circulent encore dans les allées. L'obscurité menacant, nous sommes redescendu très rapidement, et heureusement pour mes pauvres chevilles qui avaient déjà 20 km de montée à leur actif, une gentille famille nous a embarqué dans son van pour la fin du retour !
Les gens de ces vallées sont très sympatiques. Tout le monde nous salue pendant nos balades, grand sourire et pas de canailleries... ! Cet automne a des couleurs formidables, je ne me souviens pas avoir jamais vu un tel assortiment: une tache jaune tendre dans de l'orange en feu, des restes de touches vertes printanières dans un rouge ardent, quelle palette ! Les constructions de bois et de pierres ont souvent un étage non fini et sans fenêtres: il va servir a stocker du bois et du fourage.
Erzurum, 12 Novembre
Un petit bus nous a emmené a travers 120 km de routes de montagne a Erzurum, en pleine tempête de neige! Le bus zigzaguait sur une route instable et glissante. Tout le monde était bien frileusement recroquevillé dans le bus et n'avait aucune envie de sortir de cette coquille de protection. Erzurum est situe à pres de 2000m, et est la ville la plus froide de Turquie (régulièrement -30 degrés en hiver). A notre arrivée il y avait encore une mauvaise pluie glacante et une catastrophe de goutières éructant leurs trop-pleins... Ca n'a pas été simple de trouver l'hôtel, mais en récompense nous avons eu une chambre luxueuse avec chauffage et eau très chaude ' Nicolas a ramené de ses courses des kakis, qui à défaut d'être mangeables forment un joli ensemble sur la table. La ville est étonnante, sombre et noire comme une ville charbonnière, et entourée de hauts sommets enneigés très beaux. Noir sur blanc, contraste de saleté sur pureté. J'avais lu que toutes les femmes étaient ici en chador, ce n'est pas vrai, il y en a peu, et tout autant de femmes "en cheveux" !
Sur le chemin d'une médressa nous avons rencontré un étudiant qui nous a interpellé en francais. Incroyable: le seul et dernier étudiant en francais de l'université d'Erzurum, la "dernière génération" comme il dit. Il nous a indiqué une librairie bien cachée oû nous nous sommes jeté sur quelques livres en anglais! Ensuite il nous a emmené à l'unif pour nous présenter à ses professeurs. C'était fort amusant de passer de salle de prof en salle de prof, de s'asseoir pour un brin de conversation en francais. L'un d'eux nous a parlé de sa passion pour la musique turque et nous a fait quelques démonstrations au saz et au ney (flute). Tous nous ont fait part de leur profonde tristesse face à la disparition totale d'intérêt pour notre belle langue, tandis que l'anglais, international et commercial absorbe tout. Neuf professeurs dans la faculté pour un dernier élève, qui viennent le matin, déposent leur malette et leur nostalgie sur le bureau, attendent en soupirant et repartent à la fin de la journée. La section fermera sans doute à la fin de l'année pour ne plus jamais rouvrir. Il n'y a pas de chômage payé en Turquie.
Nous avons passé une soirée très agréable avec Renaud au resto puis dans une patisserie, à échanger sur nos pays, la politique et le système social. Voici un étudiant qui ne rêve que de rejoindre les bancs de la Sorbonne ! Nous voyons encore une fois une jeunesse forte et dynamique, bien plus battante pour son avenir (difficile) que nous le sommes en général en Europe où étudier ce que l'on veut et où on veut n'est pas un problème. Un bon salaire mensuel est de 160 euros, et un étudiant qui arrive à obtenir un job d'été sur la côte touristique peut espérer 80 euros pour un mois de 19h de travail par jour. Pas étonannt que l'Europe leur aparaisse comme un paradis, une corne d'abondance !
Van, 15 Novembre
Après avoir revu attentivement le planning du voyage, nous avons vu qu'il était temps de se mettre en route pour l'Iran. On avait envie pourtant d'un dernier détour dans le sud-est turc (région kurde), près de l'immense lac de Van. Alors que nous voulions acheté un billet simple pour la ville de Van, un affreux malfaiteur à la gare des bus nous a envoyé dans un bled perdu au milieu de nulle part ! Comme il y avait plusieurs heures d'attente dans un baraquement faisant office de gare de bus, où on brulait tout ce qu'on pouvait trouver dans un vieux poêle (bouteilles en plastiques, vieilles vestes,...), Nicolas a sorti son violoncelle pour mettre un peu d'ambiance ! Bach ne ressemble pas à la musique kurde mais ils ont beaucoup apprecié "çok guzel" (très joli). La région est magnifique, le Mont Ararat est proche et il y a pleins de sommets entre 3 et 5000 mètres qui dominent les hauts plateaux. Nous avons déambulé dans la vieille forteresse qui domine l'ancienne ville (rasée après les massacres turcs-kurdes-arméniens-russes du début du siècle passé). Un peu partout on peut entendre une très belle musique traditionnelle kurde, je dirais plus envoutante que la turque, mais c'est tout personnel !
Il nous restait à prendre le car à Van pour Dogubayazit, ville frontière de l'Iran. Celle-ci est située au pied du très fameux mont Ararat (qui aurait recueilli l'arche de Noé à la descente des eaux... avis aux Indiana Jones potentiels!). Une belle et dernière promenade dans les lueurs du couchant, refletées par la blancheur de l'Ararat, il ne pouvait pas y avoir de plus belle image à garder en mémoire en quittant l'Anatolie.