Nous voilà plongés en Turquie depuis un mois. Celle-ci nous a déjà révélé pas mal de ses trésors et de son hospitalité. Mais commençons par le début...
L'avion nous a déposé à Rhodes, destination plus simple pour attraper un vol charter. Dans le début d'une nuit encore chaude et odorante, nous avons laissé à l'aéroport les tour-opérateurs et leurs bus pour s'enfoncer vers la vieille ville chargés de nos sacs et d'une énergie toute neuve. Une jolie auberge de jeunesse nous accueille, perdue dans le bazard de la vieille cité, entre mille terasses et magasins de souvenirs.
Nous logeons trois jours dans une chambre incroyable. Construite par-dessus les toits, c'est la plus haute de la ville. De notre lit, par les cinq fenêtres qui nous entourent, nous voyons des mosquées et leur fin minaret blanc, la mer d'un bleu doux, des murs fortifiés datant du retour des croisades, et partout, des toits, des toits, des toits... Quand on ouvre les fenêtres, le vent traverse la chambre de part en part sans se soucier de ce qu'il y rencontre. De nuit, la rumeur de la ville monte à nous: les innombrables restaurants pour touristes engagent des musiciens qui agrémentent la soirée par une musique grecque "typique". Toutes ces musiques, mêlées aux bruits des conversations et des tables, aux interventions des motos et du vent, sont comme un bouquet sonore trop riche, un dépotoire sauvage de sons.
Une fois hors du centre très touristique, c'est un dédale d'adorables ruelles surmontées d'arches consolidant les habitations de vieilles pierres contre les séismes. Et telles des fantômes hantant la cité, de vieilles femmes tout en noir frôlent rapidement les façades.
Un ferry relie l'île de Rhodes à Marmaris en Turquie, station balnéaire laide et triste... vite vite fuir d'ici! Une jolie route relie les villes dans le sud-ouest turc: pinèdes, champs de coton, champs de pommiers à perte de vue. C'est la période des récoltes et les marchés regorgent de fruits énormes, juteux et dorés: il est facile de s'y nourrir pour quelques cents.
Le grand théâtre d'Ephèse à l'ouverture, sans personne encore sauf quelques chats qui déambulent dans les coulisses est d'une grande sérénité. Le soleil qui arrive de derrière la colline va l'innonder de lumière, lui qui est endormi depuis des siècles! Hélàs au loin, la réverbération d'un camescope et un parapluie rose annoncent la fin de cette belle solitude.
Le cauchemard touristique commence et l'irritation croît avec la foule, le plaisir s'en est allé frôler le zero. Beaucoup de pierres sont "remontées" pour donner un air de vrai avec un curieux goût de béton. Qu'avons-nous été nous perdre dans ce grand spectacle de reconstitution, la vie est au-dehors.
Nous rêvions de calme et le petit village de pêcheurs bordant l'immense lac d'Egirdir nous a offert quelques jours de tranquilité. Pour y arriver il a fallu emprunter quelques routes de terre avec leur chahut inhérent de camions et de minibus en tout sens: agitation, caquetage et blocage total pour notre plus grand amusement! Beaucoup de vent et de soleil: les conditions sont idéales pour une grande lessive sur le toit. Un minaret situé à quelques mètres de nos fenêtres nous innonde de ses appels à la prière à volume maximum! Nous sommes partis en promenade dans les environs montagneux; aux abords d'un petit village haut perché et devant une vue impressionante du lac -presque aussi grand que le Léman-, nous avons dégusté des "Ayran" (boisson à base de fromage et d'eau, sorte de yahourt salé) et des "Gozleme" (crêpes fourrées).
Nicolas: "Sur le toit de la pension, je travaille des gammes, arpèges, et je joue un peu de Bach devant une vue magnifique. Un couple arrive: l'homme cherche de quelle radio proviennent les sons qu'il entend. Me voila découvert! Ils m'invitent à boire le thé et nous commençons à converser. Converser? Ils ne parlent que turc et connaissent exactement trois mots d'anglais: "fish", "she" et "OK"... Malgré cela, nous allons passer de joyeuses heures en leur compagnie et améliorer notre nouvelle connaissance du turc. Paradoxalement, bien que nous ne disposions d'aucune langue commune, le contact que nous aurons avec ce couple sera le seul réel échange des trois premières semaines de voyage."
L'hiver est tombé sur la Turquie et nous sommes arrivés à Konya dans une tempête de vent. Grande ville religieuse, c'est une véritable salle de concert à ciel ouvert pour muezzin dont les chants d'appel à la prière sont ici particulièrement beaux. Rude concurrence pour Nicolas qui travaille courageusement son violoncelle dans des chambres d'hôtel minuscules, les silences de Bach deviennent chants arabes! Centre du soufisme (representé par les derviches tourneurs), on y trouve beaucoup de sites culturels, musées et médressas (écoles coraniques) aux superbes carrelages bleu turquoise intense.
Notre route s'est ainsi déroulée du sud vers le nord,
en direction d'Istambul, en passant par Afyon, Kütahya
et Bursa. On y a vu beaucoup de vieux quartiers ottomans
(petites maisons de terre et de bois aux multiples couleurs vives,
portes et balcons en dentelle de bois, hélàs en état de
décrépitude avancée pour la plupart). Spécialité (des montagnes de delices...): loukoums au kaymak,
crême épaisse à base d'opium... -la région cultive plus
d'un tiers de la production légale mondiale (à des
fins pharmaceutiques).
Il y a très peu de tourisme dans les environs; les hôtels y sont glauques mais très économiques. Il
vaut mieux se ballader toute la journée et passer du
temps à boire du çay (thé) près des citadelles qui
dominent les villes.
Une visite chez un luthier de Bursa qui fabrique des
ouds et des saz (instruments traditionnels turcs)
s'est révélée très enrichissante. Le luthier, ayant demandé de voir et d'entendre le violoncelle en fibre de carbone, s'est montré irrité par le prix de vente de cet instrument synthétique qui est deux fois plus élevé que celui qu'il propose pour ses créations personnelles -en bois...
Istambul tant attendue, enfin! Au premier regard s'offrent la foule (presque 14 millions d'habitants), l'agitation et un cauchemard de bruit. Puis, on s'habitue, on prend ses repères. Il y a le quartier chic aux belles boutiques très occidentales et celui du port, où pour 50 cents, on sert le poisson frais frît à même la barque de pêcheurs et fourré dans un kebab! Il y a le quartier très touristique, complètement embouteillé par les bus des tours-opérateurs et les taxis, puis celui beaucoup plus sympatique de l'université où il fait bon prendre un verre de thé. Nous avons adoré Sainte-Sophie (Aya Sophia), merveille de résolution architecturale, construite il y a plus de 15 siècles et jamais égalée. Une exposition d'oeuvres contemporaines organisée au sein de l'édifice donnait lieu à un véritable "happening": un jouet "lanceur de pièces de monnaies", une chambre sans fenêtre ni porte et des montages videos expérimentaux cotoyant les très anciennes mosaïques de Constantin, de la Vierge, du Christ pantocrator... La ville s'illumine à la nuit tombante; du Pont Galata surplombant le Bosphore, on aperçoit les bâtiments qui scintillent et on peut entendre toutes les échoppes de rue fermer leur rideaux de fer dans un vacarme étonnant. Dans la petite chambre Nicolas bosse fort pour préparer les concerts d'Ankara. Ce n'est pas évident de jouer sans déranger une dizaine de voisins, il faut utiliser des sourdines système-débrouille: une paire de chaussettes coincée sous le chevalet fera l'affaire!
Un train de nuit nous a emmené à Ankara, étape obligée pour demander nos visas pour l'Iran. Les formalités ne sont pas faites pour des voyageurs indépendants et il faut être vraiment tenace pour arriver à obtenir le précieux papier. Nous n'avons pas réussi à contourner "l'invitation officielle" qu'il a fallu payer rubis sur ongle à une agence de voyage, mais nous avons évité la "réservation obligatoire" de tous nos hôtels. Patience et longueur de temps...
Nicolas a joué pour la télévision turque lors d'une émission destinée aux turcs à l'étranger: ceux-ci pouvaient poser leurs questions en direct. En compagnie du pianiste Muhiddin Demiriz-Duruoglu, Nicolas a pu parler de notre voyage pendant près d'une heure. Il a eu un deuxième concert le lendemain à l'université, à l'occasion d'un exposé sur la Route de la Soie! Cela nous a permis d'être reçus dans la belle résidence de l'université, destinée aux professeurs invités; quel bienfait d'avoir un peu de luxe après avoir logé dans des chambres sommaires pendant trois semaines!
Nous avons ensuite été accueillis par la très gentille famille d'Ezgi. Ce fut un très agréable séjour dans un univers familial, où nous avons pu parler de cent sujets sur la vie en Turquie et goûter à la merveilleuse cuisine de Mum! C'est donc regonfflés à bloc que nous repartons demain vers les rives de la mer Noire!
A bientôt!
Nathalie et Nicolas