Tout un monde lointain...
Nicolas Deletaille et Nathalie De
Keyser quittent Bruxelles en septembre prochain pour un voyage d'un an qui
les mènera en compagnie d'un violoncelle le long des routes de la soie. Nicolas
Deletaille a accepté de répondre aux questions du grand journaliste Alberto
Pozzi (bien qu'il s'apprêtait à faire la sièste). Interview exclusif par Alberto Pozzi, 14 août 2003.
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AP:"Tout un monde lointain...", c'est le nom
que vous avez décidé de donner au site Internet qui nous permet de suivre
votre voyage. Comment est né ce choix? Est-ce une référence à Rimbaud?
N: Non, Rimbaud ne m'est pas venu à l'esprit. Vous savez, un nom est un nom, comme dit Aldo Platteau quand on lui demande un éclaircissement sur le titre de l'une de ses oeuvres, et souvent on préférerait ne pas devoir en trouver. Mais une page sans titre, c'est un peu comme un bocal sans étiquette; il peut alors arriver qu'on achète un bocal d'huile en voulant acheter du miel! "Tout un monde lointain" est le nom du concerto pour violoncelle et orchestre de Henri Dutilleux. Le compositeur fait référence dans ce concerto au recueil "les fleurs du mal" de Baudelaire. "La langoureuse Asie et la brûlante Afrique, Tout un monde lointain, absent, presque défunt, Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique! Comme d'autres esprits voguent sur la musique, Le mien, ô mon amour! nage sur ton parfum." etc. etc. C'est un extrait de La Chevelure. Vous voyez comme ce titre Tout un monde lointain était approprié à notre cas, plus approprié que par exemple Les suprêmes adieux.
AP: ...
N: "Réponds, cadavre impur! et par tes tresses roides, Te soulevant d'un bras fiévreux, Dis-moi tête effrayante, a-t-il sur tes dents froides Collé les suprêmes adieux?"
AP: C'est à moi que vous parlez?
N: Hahaha!
AP: En parlant d'adieux, interrompre un début de carrière
prometteur pour partir sur les routes comme des -permettez-moi l'expression-
comme des nomades, n'est-ce pas prendre un risque commercial?
N: Oui. C'est un risque commercial au même titre que celui qu'à pris Rimbaud en voyageant vers la Belgique. Mais de ce voyage est née une esthétique importante qui n'aurait peut-être pas été engendrée si Rimbaud avait plutôt pensé à sa carrière. Il m'a semblé que celui qui interprète la musique doit être aussi riche intérieurement que possible. Et l'expérience qui se prépare pour moi avec Tout un monde lointain est plus enrichissante qu'un hypothétique début de carrière.
AP: Parlons si vous le voulez bien de l'itinéraire de
ce voyage. Comment est venue la décision d'une "route de la soie"?Avez-vous
été inspirés par le projet de Yo Yo Ma?
N: Mon amie Nathalie, entre un séjour de trois mois en Amérique du Sud et un voyage au Moyen Orient m'a fait part de son désir de découvrir les routes de la soie. Je lui ai fait comprendre que je trouverais l'idée de ce voyage passionnante à condition que je puisse y participer... Curieusement, cette route par où les mondes de l'Occident et de l'Orient ont longtemps communiqué traverse nombre de pays qui, par certaines caractéristiques géographiques ou politiques, se sont trouvés plus récemment privés de contact avec la civilisation occidentale. Il me plaisait donc de les découvrir. Je ne connaissais pas encore le projet de Yo Yo Ma, mais je me suis peu à peu rendu compte que cette voie mythique qu'est la route de la soie était en fait très populaire. De plus, la commémoration cette année du centenaire de la naissance d'Ella Maillard à favorisé la publication de nombreux récits liés à ces destinations.
AP: Comme vous évoquez cette grande voyageuse, permettez-moi
de vous demander si l'art du voyage n'a pas évolué jusqu'à rendre impossible
de nos jours un voyage comme celui qu'elle fit en compagnie de Peter Fleming
à travers la Chine ou d'Anne-Marie Schwarzenbach jusqu'en Afghanistan?
N: Oui, on voyage maintenant avec assurance-rapatriement, téléphone portable, ordinateur, médicaments anti-malaria, suivi de la presse et chaussures sponsorisées. Et de l'Internet café d'un quelconque village chinois, on lit les journaux belges, on charge les photos numériques sur le site et on envoie la "Newsletter"... Mais si, comme vous le dites, l'art du voyage a bien évolué, il n'en est pas de même du voyage proprement dit: il garde les mêmes attentes, les mêmes buts, les mêmes surprises, enrichissements et désillusions. Les contemporains d'Ella Maillard pouvaient d'ailleurs déjà déplorer le relatif confort de ses voyages, s'ils les comparaient avec celui d'un Marco Polo...
AP: Quel rôle assignez-vous à votre violoncelle? Va-t-il
vous servir de langage universel?
N: Ce serait bien pratique! Si seulement je pouvais improviser une demande de visa de transit pour le Turkmenistan en mi bémol majeur! Initialement, la seule utilité du violoncelle était d'éviter d'oublier tout ce que j'ai appris jusqu'ici. Le danger était réel si je ne touchais pas mon instrument pendant un an. Mais grâce à la société Quintus, qui m'a fourni un instrument très résistant en fibre de carbone, et dont le son est excellent, j'ai développé l'idée de donner des concerts dans les divers pays traversés et aussi de tenter de me servir de ce moyen de communication pour créer des contacts.
Aussi, je suis très sensible à la relation entre une acoustique particulière et l'effet qu'elle a sur l'interprétation d'une oeuvre, j'aime mêler un lieu, ses couleurs, ses parfums, le frissonnement de son vent, etc. à la musique que je joue. La Cinquième Suite de Bach dans l'église de l'Abbaye San Antimo (en Toscane) est autrement plus ailée à l'heure du crépuscule que de nuit, dans un jardin français fleuri d'un nombreux public, où elle danse peut-être plus vigoureusement... Je vais donc pouvoir tremper toute une partie de mon répertoire dans des atmosphères diverses, et en observer l'effet sur mon jeu.
En ce qui concerne le mélange des cultures, le "rendez-vous entre l'Est et l'Ouest", je ne pense pas pouvoir y croire: comment quelqu'un d'étranger à la musique savante occidentale pourrait l'apprécier quand cela demande tant d'énergie au sein-même de notre propre culture, celle de l'harmonie tonale, celle de Bach?
AP: Dans votre préparation pour ce voyage, cherchez-vous
cependant à vous rapprocher tant que possible des cultures que vous allez
rencontrer?
N: Bien entendu! Et la liste de livres lus dans ce but s'allonge de jours en jours.
AP: De quel genre de livres s'agit-il?
N: Il y a tout d'abord les livres de voyageurs du
passé, comme Marco Polo, Robert Byron ou Ella Maillard; il y a ensuite des
livres plus généraux, par exemple traitant de l'art du voyage, ou d'une
civilisation spécifique; il y a enfin les manuels de langues.
AP: L'anglais ne suffit-il pas?
N: J'en doute, mais de toute façon c'est un plaisir
pour nous d'apprendre ces autres langues. Nathalie s'est lancée dans l'étude du
mandarin, moi j'étudie le russe, et nous apprendrions volontiers le farsi et le
turc si le temps nous en était donné.
AP: Prévoyez-vous de publier un compte-rendu de votre
expérience? Avez-vous comme d'autres voyageurs financé votre projet avec la
vente de reportages?
N: Nous avions pensé aux reportages, mais cela aurait interféré avec la liberté quotidienne que nous voulons préserver: nous préférons voyager pour notre seul bon plaisir, sans pression extérieure, sans promesses publiques et sans devoir remplir des dossiers préparatoires et conclusifs. Quant à un compte-rendu, il est sans doute trop tôt pour en parler.
AP: Avez-vous déjà de nombreux concerts à annoncer tout
au long de votre parcours?
N: Je les organise au fur et à mesure que le désir de passer par un endroit devient certitude. Ainsi, comme la seule chose qui est déjà devenue certitude est de partir par la Turquie, je m'informe donc maintenant sur les possibilités de jouer dans ce pays. Je pourrai être plus bavard sur ce point au retour du voyage, quand je vous parlerai au passé composé...
AP: En attendant ce moment, je souhaite que votre route
soit parsemée de pétales de jasmin.
N: Je vous remercie et vous réciproque le souhait.